La mâchoire de Freud de Yann Diener
Pour l’œil, l’hologramme, le rêve d’une ubiquité. Comme pour la parole l’IA, le rêve d’une présence. Déclinaisons contemporaines de l‘automate que déjà l’Encyclopédie [1751-1772] épinglait, du canard de Vaucresson au Turc mécanique [1770], joueur d’échec dissimulé sous une robe de marionnette qui allait renaître avec Deep Blue en 1997 – ingénieux simulacres de pensée, toujours plus sophistiqués.
La séduction de l’artefact ouvre de fait un spectre de réalités parallèles, porteuses d’un savoir insondable, ou la promesse d’un pouvoir de réduction des servitudes élémentaires. La Mâchoire de Freud explore le fil d’or de ces inventions virtuelles dans sa généalogie langagière, dont les sciences du numérique déclinent inlassablement le code, dans le piétinement hypnotique de sa binarité. Que l’on puisse ériger des Tours de Babel avec d’infinies combinaisons de séquences plates – zéros et uns – n’a cessé de sur-prendre depuis l’invention de la Pascaline [1642] ou, avec plus de persistance, la machine de Turing. Mais les incidentes qu’y débusque Yann Diener ont la vertu remarquable d’y opposer une épreuve proprement analytique.
L’essai de Yann Diener apparaît en effet sous le jour libre d’un plaidoyer pour lalangue – cette matérialité de l’inconscient promue par Lacan et dont se trame le tissu humain, trop humain de toute interaction, fut-elle déléguée à un dispositif numérique. D’un style élégant, littéraire cependant savant, le propos tient du journal, frôlant tantôt l’introspection, pour reprendre dans le fil d’une enquête, s’arrimant toujours aux souffrances de la parole – dont le paradigme revient au cancer de la mâchoire de Freud. Retournement ironique, c’est un jeu de douloureuses prothèses qui aura finalement raison de la vie de l’instigateur de la Talking Cure.
Or, une intuition de longue traîne veut que l’appauvrissement de lalangue, sous l’effet civilisationnel d’abord, éducation et érudition, informationnel ensuite, univocité et efficience, conduise invariablement à l’extinction de la parole, à son assujettissement intellectif. Pente qu’emprunte tout langage numérique, dont Yann Diener fixe le commun dénominateur sous le trigramme LQI – soit notre langue quotidienne informatisée, proprement prothétique dans l’illusion d’une communication améliorée, c’est-à-dire au rebours de toute motion désirante : « Nous construisons des robots de conversation, au prix d’une standardisation, aux dépens d’une parole et d’une voix singulières. Nous favorisons la fonction communicative du langage, au détriment de sa fonction poétique » (p. 41).
Dans l’axe du discours freudien, Yann Diener surligne ce qui du langage humain se trame d’affects, d’errances, de traumas transgénérationnels – toutes dimensions au défaut desquelles ne se dépose qu’un « langage abstrait, un modèle mécaniste, machinique » (p. 47). Un soi-disant dialogue, sur une passerelle numérique, oblige à une simplicité rhétorique (dénotative) telle que la pensée elle-même s’y délite, claudicant « en mode dégradé » jusqu’au réflexe organisé du lieu commun. C’est effectivement sur cette pente que se construit un ordre d’influence, proprement politique : « Si l’on écrase sa propre parole, on écrase la parole de l’autre en même temps, et l’on ajoute au malaise individuel et collectif » (p. 57).
De là cette folie apparente d’en découdre la mécanique fatale, jusqu’à l’apprentissage du langage de ce faux ami Python – comme pour soulever la cape de l’ennemi et y dérober le feu factice, son code de neutralité malveillante. « C’est le paradoxe, la tension que je ressens dans ma mâchoire au réveil : pour pouvoir détraquer ces prothèses, pour les dégrader, je dois m’en rapprocher, les connaître comme si je les avais faites » (p. 60). Le chirurgien maxillo-facial de Freud, Hans Pichler, tenait également un journal dans lequel étaient détaillées ses interventions successives, essais et erreurs, dont le compte à rebours est mis en parallèle d’un tel apprentissage, proprement utopique (du moins pour la clinique psychanalytique). S’y superposent les notations télégraphiques de Freud lui-même sur les dix dernières années de sa vie (1929-1939), et la tentative par l’auteur de retrouver son propre journal, tenu dans les années quatre-vingt-dix, puis d’en projeter l’ordre dans la marche d’un séminaire à l’Ecole lacanienne de psychanalyse. C’est d’ailleurs dans son prolongement à Mexico en octobre 2025, que Yann Diener s’est proposé de suivre Lacan dans son positionnement du signifiant, insituable dans l’intervalle entre le zéro et le un « où s’instaure, vacillante, l’instance du sujet comme tel » et où gît le non-dénombrable, qu’il entend articuler aux avancées d’Alan Turing sur la théorie de la calculabilité et sur l’indécidabilité. L’exercice qui s’y pratique est littéralement périlleux : « étudier la faisabilité de l’implémentation de l’algorithme de la métaphore dans un modèle de langage artificiel » (ibid.).
La codification de la métaphore dispose peut-être d’un horizon viable avec le changement de registre qu’appelle l’informatique quantique : « Avec ces machines quantiques et désirantes, nous allons sortir des ténèbres électroniques, par un retour aux Lumières » (p. 153). Mais c’est le vecteur littéraire que convoque Yann Diener, de Franz Kafka à James Graham Ballard, qui pourrait le plus sûrement en établir le bénéfice du doute, et encore en y mobilisant un spectre d’incises pluridisciplinaires. L’arc qui le soutient demeure à mon sens d’ordre poétique – traversant plutôt que disciplinant l’ordre numérique. D’ailleurs notre auteur convoque à dessein Valéry, pour qui la poésie prolonge indéfiniment une hésitation entre le son et le sens, suffisante à rappeler la vanité de toute réduction algorithmique, ou son hypothèque quantique.
La mâchoire de Freud de Yann Diener | Gallimard
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SI, d'Hélène Bessette
Déjà ce fin emballage, dû à Dominique Bordes. La jaquette qui capture à elle seule la vie et l’œuvre, le chiffre de l’auteur inventé sur la tranche – LNB7 – une couverture et sa quatrième, sépia atténué, tirées de son portrait, cis et trans, une image et son reflet, pour cet onzième opus d’une intégrale à nouveau extraite de l’oubli, chez Othello depuis 2017.
L’œuvre d’Hélène Bessette [1918-2000] est d’une étoffe qui captive autant qu’elle disperse, induisant une attention flottante sur un mixte stylistique où le familier le dispute à l’étrange, fil qui tire l’inconscient du texte dans un style qui relève du poème en prose. Il fallait un Raymond Queneau pour l’arrimer à la NRF – sa mort en 1976 lui assurant, révélée dans l’heure, un spectre d’invisibilité, bien qu’insistante au décours de l’œuvre, tant ses procédés déroutent encore aujourd’hui. La persistance de ce mode – avant-gardiste, expérimental, bien qu’au rebours du Nouveau roman – est d’autant remarquable que sa réception éclatée ne fut pas sans altérer la raison raisonnante d’Hélène Bessette. Ses doubles en personnages flirtent avec la folie, partagent une forme de paranoïa supérieure (celle à laquelle l’on accorde d’emblée un crédit illimité, adossé à une manière d’absolu littéraire) sous la banalité des jours et des nuits. Des nuits surtout.
« La partie est perdue. Irrémédiablement perdue.
Ce mémoire que je laisse ? qu’à cela ne tienne je fais mon
testament pour éviter les fâcheuses querelles.
Parce que
où je m’en vais
où je m’en vas
Il n’y en a pas
Des droits d’auteur.
On n’en a que faire chez les morts. » (p. 81)
SI est le journal d’une rémission, ou plutôt de la relance narrative d’un sursis à soi accordé. Ratiocinante justification d’un suicide manqué (comme l’on dit d’un rendez-vous sans importance), puis à reprendre en bon ordre : « De la méthode pour finir. Mourir en ordre. Avec moi-même. » (p.75). « Où je m’en vas » délimite un lieu circulaire, un soliloque qui révoque les effigies désirantes d’une réalité tremblée, où les rôles se succèdent dans leurs jeux stéréotypés. En particulier ces hommes, titres et fonctions, qui font la queue devant la résistance sexuelle de la narratrice, que le charme de la mort ne désarme pas. La parade des professions de ces messieurs est secouée, entre chapeaux et parapluies, professeurs et ministres, toujours déjoués dans leur ballet sans hypnose.
Également les petites professions sont visitées, boulangerie, teinturerie, boutiques de fleurs, de rideaux – toujours les tragédies minuscules de dialogues sans sujets, décors qui ne tournent en vrai qu’au cinéma, refuge récurrent, monogramme d’une solitude rêvée. Même la cheffe de bureau y emprunte les visages successifs de la protection et de la persécution, dans une gamme d’un évitement essentiel.
Est-ce ce mélange impossible, huiles et eaux, qui rend si singulière la lecture d’Hélène Bessette, déjantée plutôt, au sens d’un dérapage parfaitement contrôlé du sens, projection d’ellipses et répétitions de petits syntagmes innocents de la vie ordinaire, alors que celle-ci se perd ?
« Deux et un trois.
Un et deux trois.
Deux plus grand que un.
Un plus petit que deux.
Anticipation ?
Même pas.
Moyen commun de demain.
Moyen de police. » (p. 154)
Petite arithmétique lancinante, reprise comme agrafes imparables d’un texte en chute libre, avec variantes en lettres capitales (p. 185), ou tressée dans une relation binaire, faussée comme en dés magiques, si tant est que :
« De nos cœurs mathématiques sûres
et de nos têtes blanches et froides
nous ne sommes jamais arrivés à quatre. » (p. 144)
Pour baliser un peu ce magnifique désordre, et dans l’attente de nouveaux inédits (correspondances et journaux, en particulier), se reporter à la plus immédiate focale de France Culture, juin 2025 : Hélène Bessette (1918-2000), la rage d’écrire | France Culture. Également quantité de ressources et renvois en remontant au colloque de Cerisy : Hélène Bessette : l’attentat poétique [2018] – dont les actes ont été publiés dans le fil des Œuvres complètes d’Hélène Bessette, en février 2025, avec ce rebond notable de sa maîtresse d’œuvre, Claudine Hunault : Hélène Bessette : une écrivaine qui n’appartient pas | Canal U – par ailleurs postfacière du présent SI.
Œuvre complète d'Hélène Bessette -
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Les origines tragiques de l'érudition, d'Anthony Grafton
Il y aurait lieu de mettre en abyme la 20e note du 3e chapitre, hasard dirigé, des Origines tragiques de l’érudition, essai d’Anthony Grafton [1996], où il accumule une vingtaine de références savantes, avec l’une quelconque note d’Edward Gibbon (Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, dans son édition stabilisée de 1812) parmi celles qui égratignent ses contemporains, Thomas Templeman pour l’exemple (mort en 1729, dont l’érudition et les cartes de sa Description du Globe [1730] sont fort légèrement invalidées), jusqu’à l’amplification, paranoïaque autant que festive, des notes de David Foster Wallace, dont l’Infinie Comédie [1996 également] s’enfle d’un bon quart volumétrique, et d’inventions subversives du genre, comme les incises qui s’immiscent dans le corps du texte des notes princeps, lorsqu’elles-mêmes peuvent à leur tour embarquer de nouvelles notes tierces, puis quartes…
Un tel alignement suffirait à l’appréciation de l’arc brisé de l’attribution des sources de tout ouvrage, historique, romanesque ou mantique, qui poursuit le référencement attendu de ses antécédents. C’est bien la finalité attendue d’un renvoi (en bas de page, en fin de chapitre ou du livre lui-même), savoir l’établissement d’une antériorité attestée aux avancées du texte. Il peut s’agir simplement d’une attribution citationnelle, au défaut de laquelle l’accusation de plagiat trouve sa justification, qu’elle soit blanche (implicite) ou grise (où s’exprime extensivement l’instrumentalisation d’une pensée, sa fragmentation, sa caution plus ou moins sincère). C’est dans l’espace de ce défaut d’attribution que peuvent se voir révoquer en doute des décennies de vulgarisation scientifique (la récente affaire Etienne Klein pour preuve).
Ce serait là une façon d’apprécier l’écart historique de l’autorité de citation, dans l’attestation contemporaine des sources, jusqu’à leur dilution sous la pléthore (trois tomes d’une thèse dont les deux derniers occupent l’apparat critique, sa pluie de notes, ses cordées bibliographiques, appendices, annexes, etc.), sauf à rejouer sa vie en calquant la recherche de l’auteur, ce que d’aucuns reproduisent à l’envi sur de fines séquences, elles-mêmes plus ou moins étayées. Ou à l’inverse jusqu’à l’ivresse, proprement littéraire, d’un empire de la note sur le texte princeps, qui n’aurait de préséance que de façade, comme en un théâtre d’ombre où règne la vérité de figures d’emprunt.
Dans le Monde diplomatique de juillet 2026, l’article de Clotilde Rave, « Le génocide qui hante la Namibie », rapporte que c’est dans une note de bas de page (ouvrage non précisé) que le professeur de droit indien, Joshua Castellino, a appris l’extermination des communautés Héréros et Namas de Namibie (entre 1904 et 1908, sous l’Empire colonial allemand), et dont il accompagne aujourd’hui les descendants dans leur longue quête de réparation.
L’essai d’Anthony Grafton n’échappe pas à de tels hameçonnages, sans nécessairement ouvrir des vocations, mais en éveillant un réseau de correspondances dans la bibliothèque des renvois qu’ont multiplié les lectures savantes de tout universitaire de base. C’est ainsi que dès la quatorzième note du premier chapitre de cet essai, l’on tombe en arrêt sur la belle famille de Sigmund Freud, les frères Bernays, l’historien antiquisant Jacob et le germaniste Michael, ce dernier se distinguant justement par une contribution inaugurale [1899] sur l’histoire de la citation et de la note de bas de page…
Il y a le niveau purement informationnel de la note, qui atteste d’une référence précise ; il s’y ajuste un second niveau in absentia, qui captiverait, un peu comme la lettre volée d’Edgard Poe, la référence que l’on refuse d’éclairer. Dans une variante essentielle de cet effacement, le lien entre le texte et ses sources supposées peut se distendre jusqu’au faux. Enfin, un troisième registre de renvoi peut constituer une adresse codée qui n’intéresse que le cercle étroit d’une communauté de savants qui se reconnaissent chou pour chou, ombres portées de lanternes sans magie.
L’exercice citationnel établit également une forme de notoriété par accumulation d’une « quantité suffisante de travail, suffisante pour mentir dans les limites tolérées par le champ » (p. 27). Anthony Grafton, sans expliciter plus avant la portée d’un tel mensonge, pointe le caractère nécessairement mythique de la source dernière, le texte véritable de toute « preuve » d’un savoir constitué. La note de bas de page peut de la sorte constituer une caution à toute construction fantasmatique, fut-elle donnée comme un produit de science.
C’est d’ailleurs ce glissement fantasmatique (ou son dévoiement plagiaire) qui oblige au resserrement du dispositif citationnel dans une pondération qui ménage l’équilibre introuvable entre l’établissement des sources, leurs commentaires « autorisés » et cette part hautement subjective qui s’en affranchit dans une forme d’autorat solipsiste, « … que de lui-même » pour paraphraser un mantra lacanien dévastateur (du moins dans le champ clinique).
Et c’est encore dans une note de l’essai de Grafton (la 19e du second chapitre, p. 185) que celui-ci appelle de ses vœux l’écriture d’une autre histoire, qui serait parfaitement inédite, celle de la prise de notes, à l’instar de celles qui encombrent nos cahiers de lectures, de conférences et séminaires, de podcasts et autres balisages qui s’égorgent au mieux en quelque chronique malheureuse (dont acte). C’est à un tel équilibre qu’ont prétendu de grands historiens, Fustel de Coulanges notamment, qui limitait l’apparat critique de ses contributions aux seuls jalons utiles de la preuve ; alors qu’un Kantorowicz en pouvait rechercher la simple disparition.
Sur la scène philosophique, la note de bas de page pouvait proliférer pour soutenir la logique, plus ou moins fatale, de l’argumentaire kantien, comme elle pouvait se dissoudre dans le texte même de la dialectique hégélienne (p. 88-89). Tout comme dans le champ littéraire classique, les éditions critiques, de Properce à Cervantes, ont pu donner cours à des nuées de notes, jusqu’à rendre impraticable le texte qu’elles sont censées soutenir « …comme un éphémère au-dessus d’un marécage » (p. 162). Alexander Pope, dans sa Dunciade en particulier (trois versions de 1728 à 1743 – traduction et apparat critique contemporain justement inexistants en langue française à ce jour), a fustigé le procédé en une satire faussement savante, singeant l’érudition d’un Martinus Scriblerus, pédant autant que fictif, montant en épingles fake footnotes et autres appendices voilés (comme l’on dit d’une roue de bicyclette accidentée). En ligne de crête, certaines entreprises éditoriales demeurent exemplaires, citons l’exigeant apparat de la Collection des universités de France, sous le patronnage de l’association Guillaume Budé, aux Belles Lettres et, à l’autre bout du spectre de l’allégresse intellectuelle, La librairie du XXIe siècle, au Seuil, à laquelle émargent justement ces Origines tragiques de l’érudition d’Anthony Grafton.
En fourrageant ce sillon éditorial de la note de bas de page, le vertige oscille ainsi de la parodie (jusqu’aux constructions plus ou moins ludiques de compendiums de notes excluant toute forme de texte – de Gottlieb Wilhelm Rabener, 1743 à disons la Banlieue de Paul Fournel, 1990) à la thèse historiographique ; où l’on pourrait finalement revendiquer une science sans appel à la référence (le De rerum natura de Lucrèce se donnait sous la forme d’un poème, la Grammaire philosophique de Wittgenstein, comme une pelote de propositions irréfragables, pratiquement en apnée de note), ou courir le risque d’écholaliser cette science en un faisceau de diffractions, comme autant d’appels et de renvois à l’autorité introuvable du texte.
D’ailleurs, faut-il relever que ce livre d’érudition remarquable a vu la sobriété de son titre original ( The Footnote. A Curious History ) détourer une scolie tragique de sa traduction française (dont je subodore qu’elle ait été induite par Maurice Olender, le maître d’œuvre de la collection qui l’accueillit) et qu’une seule allusion de l’épilogue de l’ouvrage aurait pu retourner, comme une note de bas de page en sa belle totalité. La voici : « Les notes en bas de page jetaient plus de feux au XVIIIe siècle, lorsqu’elles servaient à commenter ironiquement le récit raconté dans le corps du texte bien autant qu’à étayer sa véracité. Au XIXe siècle, les notes perdent le rôle, éminent, du chœur tragique, pour jouer celui, ingrat, d’un peuple d’ouvriers dans une usine immense et sale » (p. 171).
Les Origines tragiques de l'érudition. U... | Editions Seuil
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Paysage lacustre avec Pocahontas, d'Arno Schmidt
La lisibilité d’une fiction, je veux dire sa saisie immédiate, qui permet de dévaler les lignes sans heurts, ni même possible dérapage, vous obligeant à la remontée d’une, de deux phrases, voire d’un alinéa et la reprise d’un cours qui mousse amasse – la lisibilité a-t-elle définitivement triomphé de toute entreprise textuelle d’élucidation ? Une écriture, disons disruptive, qui vous arrête à tout bout de champ, qui vous enlise, avec ce sentiment du temps qui décidément s’écoule, se perd et creuse un retard irrattrapable, avec le sursaut toujours différé de rompre le pacte de lecture, comme s’il s’y était tramé une divine tromperie, ou mieux le sentiment de votre insuffisance intellective, ou encore qu’une vie à la combler serait pure vanité.
Sans doute une orientation singulière de la formation intellectuelle prédispose à l’obscurité textuelle. A la réflexion (justement), cette pulsion partielle, dite de savoir, épistémophilique, se serait nouée à même le manque inaugural à satisfaire certain désir totalitaire du sein maternel, sa frustration – que le petit d’homme n’aurait de cesse de com-prendre, le sens se dérobant d’origine par sauts écliptiques, dans une logique d’inassouvissement da capo.
De l’Alexandra de Lycophron de Chalcis (dit l’Obscur, IVe s. av. J.-C.) à Pierre Guyotat (1940-2020) en passant par Luis de Gongora (1561-1627) ou Paul Celan (1920-1970) – toujours le sens obturé fascine, le plus souvent se voit repoussé dans les marges de la littérature (la cause de l’essai connaît une histoire comparable, que complique cependant l’autorité universitaire), tirages confidentiels ou stèles incalculables, autant que mutiques. Il est donc proprement surprenant que persiste le serein filet d’entreprises éditoriales au cours indéfini, comme cette remarquable obstination des Editions Tristram à maintenir au-dessus du turnover trimestriel des « nouveautés », dans leur excitation à rencontrer, dans leur majorité, le pilon final de leur vitrine, l’œuvre, patiemment recollectée d’Arno Schmidt (1914-1979).
Certains titres de Schmidt ont pu être portés par Christian Bourgois ou Maurice Nadeau, quoique l’ambition de Tristram vise ici à restituer l’œuvre intégrale, maintenant avec ce douzième opus, Paysage lacustre avec Pocahontas (1955), dans la traduction de Claude Riehl (1953-2006) publiée en 1994 (Editions Maurice Nadeau) et révisée notamment à partir d’annotations retrouvées. Ce canevas de restitution sera vraisemblablement reproduit pour l’œuvre ultime d’Arno Schmidt, Soir bordé d’or, de 1975 (Editions Maurice Nadeau), donnant l’ampleur comme l’exigence hors normes de cette écriture, comme de sa traduction.
Les éditions Tristram n’entretiennent qu’une visibilité pointilliste dans le monde, certes volatil, du référencement virtuel, y compris social, misant sur l’élégance du manteau éditorial, le soin de travaux de longue vue, conduits avec constance en pays d’Auch, et en jalouse indépendance depuis 1989.
Pocahontas ne saurait préfigurer le personnage de fiction que les studios Disney vont larguer, en 1995, avec la réécriture hollywoodienne de la sujétion amérindienne, mais simplement le sobriquet, désinvolture et attachement mêlés, dont le narrateur affuble Selma, sa conquête éphémère en villégiature. L’érotisme qui draine cette rencontre est pour le moins elliptique, bien qu’Arno Schmidt parvienne à en éclabousser la géographie, brute autant qu’intime. Une syntaxe heurtée en révèle, toujours après coup et dans le tremblé de sens contradictoires, la finalité suspensive. Toute l’œuvre d’Arno Schmidt tient dans cette maîtrise savante de la culbute du sens, la lecture ne permettant qu’à grands frais la décantation de ses directions extravagantes : « …ce court roman d’amour tient du songe humide, de l’idylle solaire et du laboratoire verbal », comme le célèbre Florence Noiville, tout de même comme « objet d’érotisme politique », à suivre Johan Faerber au fil de la même eau.
L’écriture d’Arno Schmidt vous fait entrer en gare et en ressortir dans le même souffle, dans un carambolage de mots, de sons scandés ou désaxés, où le silence même se matérialise sur la page, s’imprimant dans votre mémoire comme une bibliothèque brève, essentielle : « Rattatà Rattatà Rattatà » ainsi que l’ordonne l’incipit de cet inviolable Paysage lacustre.
Schmidt, Arno, Paysage lacustre avec Pocahontas [1955], traduction Claude Riehl, préface Céline Minard, Editions Tristram, 2026.
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La Boucle, de Jacques Roubaud
A jamais inactuels, les orbes encyclopédiques que trame l’œuvre de Jacques Roubaud, excusé des séances savantes de l’Oulipo pour cause de décès (5 décembre 2024), selon la formule statutaire de ses membres en sursis, forment un corpus éclaté qui semble repousser toute forme d’anthologie un tant soit peu raisonnée. Il y faudrait quelques volumes de la Pléiade, dont le catalogue critique ne le préfigure pas encore (Georges Perec y fut introduit trente-cinq ans après sa mort, en 2017 ; Italo Calvino, près de quarante, en 2024). Alors que ne cessent de bruire des entreprises d’encerclement au long cours, comme typiquement Les Cahiers Roubaud, abrités par l’université de Poitiers, du moins jusqu’en 2018 – ou ce prochain colloque de Cerisy (15-21 juillet 2026) sur les Styles de Jacques Roubaud. Autre épingle significative, l’inscription au programme de l’agrégation de Lettres modernes, session 2026, aux côtés d’auteurs des XIIe au XIXe siècle (de Chrétien de Troyes à Claire de Duras), du recueil Quelque chose noir [1986], unique incise contemporaine, en manière de thrène inversant la mémoire de l’être aimé.
Des modalités de l’inactualité littéraire, les tentatives d’une restitution millimétrée de souvenirs d’enfance sont peut-être les plus périlleuses. C’est pourtant à cette quête que s’arcboute l’œuvre de Jacques Roubaud, y mobilisant un esprit de méthode et d’acharnement, de passion et de détachement mêlés, et un lexique étendu, dans une syntaxe posée, qui ménage cependant des scansions émotives au moyen de ruptures logiques, d’ellipses narratives, voire de dérapages contrôlés du sens.
A cet impossible projet de saisie du souvenir d’enfance, qui en serait proprement la réinvention littéraire, Roubaud oppose un dispositif de « branches » superposées, que projette sur plus de deux mille pages ce Grand incendie de Londres, véritable « traité de mémoire » et dont La Boucle constitue le second temps. Un temps essentiel et perdu, ses quelque six cents pages n’étant plus disponibles qu’en format numérique – ou dans la lumière d’une boîte à livres de campagne où je l’ai moi-même surprise, intacte comme une lettre à jamais cachetée.
La forme canonique du récit ne pouvant qu’y épuiser répétitivement ses manques, un régime d’insertions vient l’augmenter d’incises plus ou moins extensives, souvent dilutives, et de bifurcations, comme autant d’alternatives dans l’indécision de son cours. Cette architecture du texte en trois temps lui donne un faux air de piétinement, comme un jeu de focales en empilement d’images – et de claudication, cette fois à la manière d’évasions successives, tramées dans le kaléidoscope d’une même quête, dont finalement le fil décentre la boucle.
La pratique scripturaire que poursuit Jacques Roubaud est littéralement hantée du désir « mélangé d’angoisse, d’écrire des mots, des signes, immédiatement effaçables » (p. 13) « …pour peupler le vaste théâtre de la mémoire qu’est la vie » (p. 345). Aussi la mémoire reprisée de l’enfance répète-t-elle un manque inaugural – les mots venant détourer la trame d’une histoire insaisissable… « dont le résultat, chez l’adulte mélancolique, est souvent de laisser au centre du monde un soleil absent, qui est la mort » (p. 74). La Boucle accumule pourrait-on dire à son corps défendant (Roubaud assimile sa vocation poétique à une folie douce, née d’un dérangement cérébral, « d’une anémie du ‘principe de réalité’ suscitée par une carence de l’organisme manquant de quelques nourritures minérales essentielles… », p. 163) quantité de souvenirs, étayés de précisions circulaires, de focales abusives qu’un biographe scrupuleux ne saurait défolier (sauf à les répéter, dans l’aplat d’un texte apocryphe). Autobiographie déjouée par augmentation, ce genre qu’il invalide comme « un des derniers refuges du déterminisme mécaniste » (id.), et qui enclot le manège de sa mémoire enfantine, qui en scelle l’enfermement en un film d’images inverses, chacune pouvant ménager un espace interstitiel littéralement infini, dont Roubaud convoque la vélocité vertigineuse, elle-même placée sous la caution extrapolée de la rhétorique d’Hermogène de Tarse (161-225).
Une autre Idée d’Hermogène, tout aussi salutaire à la mathématique poétique du texte de Roubaud, est la complication, comme soutènement à la véracité de la mémoire – et l’allergie qu’elle oppose à toute fiction. Ce serait assurément un fil à débusquer dans l’œuvre roubaldien, sur le fond d’un pacte de lecture extemporanée. Le lecteur de Roubaud se trouve en effet le jouet de réalités reconstruites d’après le souvenir, voire rêvées, brodées autour de photographies, de correspondances anciennes, en un palimpseste de résonances, toujours écrites au présent, et justement impossibles à fixer autrement que par son montage proprement fictionnel.
« Mais il est clair aussi que ces effervescences et fantaisies d’un esprit (le mien) perpétuellement en train de faire proliférer des plans d’œuvres toujours futures, légèrement démentiels, et perpétuellement démentis par le futur devenu passé, font partie du présent de la prose autant que le reste. Du moins puis-je en décider ainsi. » (p.277).
Nœud et paradoxe de l’écriture fleuve de Jacques Roubaud – son intime attachement.
Le 'grand incendie de londres' , Jacques... | Editions Seuil
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De la bêtise artificielle, d'Anne Alombert
Le personnage de Teste, au dire de Valéry, fut « engendré (…) pendant une ère d’ivresse de [sa] volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi ». L’incipit de La soirée avec Monsieur Teste [1896] – « La bêtise n’est pas mon fort » – pourrait amplifier la portée, déjà des plus incisives, de l’essai d’Anne Alombert. Si Teste endossait le fantasme d’une mémoire illimitée – « un crible machinal », la généalogie méthodique ici imprimée à cette bêtise artificielle administre une leçon paradoxalement rassérénante.
Car enfin, si apparaît en effet comme flagrante la bêtise d’un dialogue – qui n’en est précisément pas un – avec tout dispositif numérique prétendument augmenté, elle renverse l’image du sujet dans sa docte ignorance, pour y révéler une disponibilité au monde dans sa réalité matérielle, dans sa culture et dans son milieu, c’est-à-dire dans un espace politique ouvert à l’invention.
Anne Alombert accule le fantasme d’une machinerie pensante, celui qui déporte l’automatisation des savoir-faire sur celle des savoir-penser (p. 21), dans sa fatalité purement computationnelle. Puisque c’est également de la conscience citoyenne d’être au monde, dans le plein déploiement de ses facultés singulières, qu’une intelligence artificielle peut s’introduire en effraction, dans la séduction mimétique de compilations de savoirs découpés, réordonnancés et accablés par leur poids exponentiel, sous le vertige d’un psittacisme globalisé.
Anne Alombert remonte aux premières allégories platoniciennes – le Phèdre en particulier – sur l’invention de l’écriture comme pharmakon (à la fois remède et poison), vecteur de remémoration et simultanément entrave au travail de la pensée, fixant là une sorte de point de capiton dans la trame où s’élabore la présence du sujet, son ancrage intellectuel autant que politique dans la cité. C’est au sophiste, qui imite le savoir véritable dans sa séduction rhétorique, que l’on peut en effet rapporter l’intelligence artificielle, générative de connaissances, auxquelles l’élaboration qualitative fait itérativement défaut. « On retrouve dans la figure d’Hermès, à la fois voleur et messager, toute l’ambiguïté de l’écriture, tiraillée entre sophistique et herméneutique, entre simulation et signification, entre calcul et interprétation » (p. 38).
Si l’artefact, la prothèse artificielle, constitue bien une augmentation d’efficience, ce que des siècles techniques ne cessent de parfaire, elle se paie d’une diminution des capacités, physiques d’évidence, mais également intellectives – rejouant en miniature le drame existentiel d’une véritable démotion psychique. Anne Alombert y pointe, outre l’érosion de la mémoire, l’effacement de l’imagination ou encore la désactivation de la construction argumentative, toutes facultés dont la délégation algorithmique détériore la stature individuelle (voire la connectivité cérébrale et l’amplitude cognitive – p. 56) et partant, son inscription culturelle et sociale.
C’est bien que tout contenu généré automatiquement procède en définitive d’un calcul, effectué sur des jeux de données qui ne cessent de s’étendre, par renforcement de moyennes au détriment de singularités (ou d’erreurs fécondes), au rebours donc de ce qu’il y aurait lieu d’attendre sous le régime d’un acte de création. Et non d’une extension débridée à « une production industrielle d’insignifiance » (p. 71).
La véracité des contenus artificiellement générés n’étant jamais certifiée, court-circuitée par les calculs probabilistes (p. 93), leur sens s’impose comme un spectre d’évidences interchangeables et arbitraires. Or c’est dans leur vocation critique qu’elles pourraient construire une légitimité intellectuelle, pour autant qu’une communauté de valeurs orientées sur le bien commun s’y mesure dynamiquement, dans ce qui pourrait approcher une agora véritablement démocratique : « Des communautés de pairs ou d’amateurs pourraient se constituer dans une diversité de domaines – artistiques, scientifiques, politiques, culturels (…) et soutenir les pratiques d’interprétation, de recherche et de délibération » (p. 104). Un tel espace est de fait émergent, du moins par petits pans volontaires, par le maillage de nouveaux algorithmes de recommandations collaboratifs, articulés au fondement même de ce qu’il s’agirait de se réapproprier au titre du jugement, variable épistémologiquement humaine par excellence. C’est en dernière analyse à de telles propriétés de l’humain, qu’aucune automatisation ne saurait réduire, qu’en appelle Anne Alombert dans son essai, qui claque comme un rappel à l’ordre de l’intelligence et de la créativité singulières du sujet – cette entité psychopolitique introuvable.
Editions Allia - Livre - De la bêtise artificielle
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Les Enfances d'Alexandre, de Jacques Roubaud
Une précision d’entrée s’impose. Cet Alexandre est le dépositaire des transformations successives du vers octosyllabique, puis décasyllabique, avant qu’il ne gagne quelque assise au début du XVe siècle sous sa désignation de vers alexandrin. Jacques Roubaud aura toujours poursuivi cette singulière « biographie », elle-même enchâssée dans l’histoire échancrée de la versification, et la marche savante d’une métrique qui n’a cessé de compliquer ses équilibres.
Il fallait un esprit rompu aux charmes de la combinatoire mathématicienne pour déchausser une à une les règles cumulées de fabrication du vers, depuis sa scansion chez les premiers trouvères du XIIe siècle jusqu’aux perfections formelles des poètes symbolistes, dont la Jeune Parque (1917) de Paul Valéry a peut-être porté l’ultime vertige, sur cinq cent douze alexandrins.
Dans son seul versant formel, la métrique versificatrice recèle, aussi bien chez Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1126) qu’à l’avant-garde des poètes de la Pléiade (première mi-temps du XVIe siècle – Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Joachim du Bellay, Etienne Jodelle…), une architectonique insoupçonnée où sont pesées assonances, césures et rimes, au trébuchet ou en effraction. Roubaud traque le montage intime de cette production médiévale érudite en déployant une connaissance équanime des traités et controverses qui sous-tendent ce régime poétique, soumis d’abondance à l’horlogerie proprement obsessionnelle qui la contraint.
L’établissement du texte des Enfances d’Alexandre et l’apparat critique qui l’accompagne et que l’on doit à l’édition scrupuleuse de Valérie Beaudoin et Marie-Louise Chapelle, donnent la mesure de la science mobilisée dans cette véritable révélation de la poétique médiévale avec ce que la formation de mathématicien, et la passion littéraire qui vient l’étayer, permet à Jacques Roubaud d’investir. C’est bien le même homme qui soutient une thèse sur les « morphismes rationnels et algébriques » à l’Université de Rennes en 1968 [consultable sur l’archive ouverte HAL] et qui publie « Un problème combinatoire posé par la poésie lyrique des troubadours » [Math & Sc. hum., T. 27, 1969], alors qu’il est maître de conférences de mathématiques à la faculté des sciences de Dijon, dans la foulée du lancement de la revue d’avant-garde Change, qu’il a fondée avec Jean-Pierre Faye et Maurice Roche (en chien de faïence de Tel Quel).
La trame formelle des contraintes historiquement imposées au poème aura pu faire passer au second plan la recherche d’une résonance sémantique, dût-elle apparaître éclatée selon plusieurs nervures de sens indécidables, ou dont le caractère allusif semble ordonner l’égarement du lecteur. Ce serait la face nord du poème, dont l’accès n’a finalement de raison que subjective. Aussi Roubaud ne l’aborde pas ici – ni non plus dans la Vieillesse d’Alexandre [in Action poétique, 1978] qui lui fait suite, en enjambant l’Age classique – en tant que tel, maintenant une ligne de rigueur métronomique sur son objet, au rebours de toute « chimère philologique ».
C’est d’ailleurs selon cette exigence de méthode qu’un roman d’Alexandre aurait pu trouver son inscription dans le récit infini du Grand Incendie de Londres – séduction qu’aurait projeté Roubaud, selon les éditrices des Enfances sur la foi de manuscrits associés.
Reconnaissons que l’émulation agonistique des césures épique et lyrique, l’évolution des modèles métriques à dix, à douze positions, la féminité de rimes qui s’amuïssent à l’hémistiche et autres tortures intimes d’une versification en recherche d’elle-même mobilisent une passion souvent des plus volatiles et que la vertu de la signature des Enfances d’Alexandre, et celle qu’y enrobe la Librairie du XXIe siècle, avec un impeccable apport critique de ses éditrices, justifient amplement d’y attacher une lecture attentive. A suivre, assurément.
Jacques Roubaud, Les Enfances d’Alexandre
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La Docte Ignorance, de Nicolas de Cues
Ce tournis cyclique – qu’à des siècles d’écart de hauts esprits aient décanté leur foi au trébuchet d’une science appréhendée au maximum de son envergure contemporaine. Des abîmes temporels avant les inventions mathématiques de Blaise Pascal (1623-1662) ou celles, d’une logique aveuglante, de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), un obscur théologien de Cues révèle la coïncidence, géométrique autant que fatale, des opposés.
Que cette clef qui permette la superposition, à les confondre, de [A] et de non-[A], ait connu une telle portée, comme une sublimation du principe de non-contradiction, donne bien la mesure de l’effort de pensée auquel la tragédie de vivre accule. Nicolas de Cues pose ainsi l’intellect, par analogie de la ligne infinie et la suppression des étants, jusqu’à la révélation « de l’entité elle-même parfaitement simple, qui est l’essence de toutes choses » (p. 77). C’est cette réduction à la simplicité qui définit la docte ignorance : « …la sainte ignorance m’a appris que ce qui semble à l’intellect néant est en réalité le maximum inconnaissable » (p. 78).
Ce saut de l’esprit n’est pas sans impacter la vie désirante, corruptible, dont la fin est un cheminement vers la vérité la plus abstraite, c’est-à-dire divine chez Nicolas de Cues. Donner un autre cours à la pensée, à quelque rebours de sa vérité, est l’assujettir à de vaines possibilités « où rien de certain n’est en acte, tout droit jusqu’à la mort intellectuelle » (p. 202). Un tel destin est encore aggravé par la folie inquisitoriale du XVe siècle, qui peint la séparation de l’âme désirante de son seul avènement d’éternité comme une précipitation « dans l’abîme de la confusion (…) de sorte qu’elle ne cesse jamais de mourir dans une agonie inextinguible et infinie » (id.). C’est là tirer le fil de cette fameuse coïncidence des opposés jusqu’à l’irreprésentable identité de l’être et du non-être.
Mais l’on peut – je dirais impunément – inférer de cette topologie du tout ou rien que circonscrit la docte ignorance le lieu-dit de l’inconscient, tout aussi fictionnel mais autrement bavard, où le sujet, justement « supposé savoir » s’engage dans une passe transférentielle. Autrement dit dans une délégation de savoir sur son propre désir. Je ne saurais dire (c’est l’expression juste en l’occurrence) si une boucle scolastique relie explicitement le supposé savoir de l’enseignement de Jacques Lacan (1901-1981) à la mystique cusaine. Si l’on imprime cependant une sorte de salto arrière à cette surface de l’inconscient, afin d’inonder le tissu, le texte de l’arène de la conscience intellective, les deux versants de notre humanité y trahirait toujours un reste, un moins-un selon la topologie lacanienne, qui concentre ce même vertige. Et qui depuis l’Antiquité rappelle cruellement le manque fondateur de l’acte de pensée – son ignorance même, en effet.
La Docte Ignorance de Nicolas de Cues - Editions Flammarion
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Aphorismes, de Georg Christoph Lichtenberg
Comme née de la dernière pluie, cette question lancinante avec l’âge : quelle ampleur donner aux écrits qui remontent des siècles passés ? Non leur légitimité, suffisamment attestée par de nouveaux siècles d’érudition, d’éditions critiques et de traductions renouvelées, selon les états de l’art ou de la mode intellectuelle. Mais plutôt leur incidence ou prégnance sensible dans le cours de nos jours, eux-mêmes emmaillés dans celui de nos lectures.
C’est que le cours des jours est longtemps accaparé par ce qu’on appelle la réalité matérielle, avec ses spectres obligés, économique, politique et désirant. De sorte que le régime des lectures y est littéralement assujetti, et accule à la suspension indéfinie de tombereaux de textes, le plus souvent balayés par les saisons, ou simplement par de nouvelles attentes (comme celle, inutilement anxieuse, que partagent les sans domicile fixe sous les abribus de la consommation hyperconnectée).
A dévisager sans complaisance sa bibliothèque, je veux encore dire celle faite de planches et de reliures, le vertige gagne dès qu’est tentée la mesure relative de ce qui a été effectivement lu en regard de ce qui ne l’est toujours pas, ou qui ne le sera vraisemblablement jamais. Un peu comme si sautait au visage la foule des fantômes de sa propre archive (en bibliothéconomie, un fantôme est un tenant lieu marquant l’emplacement d’un livre momentanément absent, pour cause d’égarement, de restauration, de prêt interminable, d’oubli enfin).
Alors, typiquement lorsque nos patins sont raccrochés [expression québécoise, qui signale une forme de renoncement à poursuivre le jeu, celui de la réalité révoquée ci-dessus], le projet de rattraper le temps inaccompli, celui des lectures promises et non tenues, carambole sur les lignes troubles de cahiers de consignations effrénées, et il est puzzling [entre perplexité, embarras et confusion, selon le Webster] d’y voir les auteurs les plus anciens tenir les premières positions, leur âge vénérable opposé comme un blason de priorité, réfléchissant toute actualité immédiate comme proprement indécente.
Or, c’est l’un d’eux, Georg Christoph Lichtenberg [1742-1799], qui y insinue impromptu ce sûr moyen « …pour acquérir la gloire : entrer dans une certaine assurance dans un domaine obscur et mal connu où personne ne juge qu’il vaille la peine de vous suivre, et raisonner à ce sujet avec une apparente conséquence » (p. 150).
Ce qui paralyse heureusement toute glose subséquente et trébuchante.
Lichtenberg, Georg Christoph, Aphorismes [1764-1799], préface d’André Breton [1939], introduction et traduction de Marthe Robert [1947], Ed. Jean-Jacques Pauvert, coll. Libertés, 1966 – épuisé.
Se reporter de préférence à la première traduction intégrale [3 776 p.] d’Etienne Barilier, parue en 2025 sous le titre Brouillons aux Editions Noir sur Blanc : Brouillons Les Éditions Noir sur Blanc
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Anatomie de la Mélancolie, de Robert Burton
Dans leur structure narrative, les Essais de Michel de Montaigne et l’Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton, quasi contemporains entre le XVIe siècle finissant et le début du XVIIe, partagent l’excès citationnel des œuvres de l’Antiquité, avec une prédilection pour les auteurs stoïciens, Sénèque au premier plan. La lecture, nécessairement au long cours, de ces monuments littéraires récapitule des bibliothèques entières de sources classiques, resservies en confettis dont l’ordonnancement dessine avec finesse un propos savant.
Si chez Montaigne, ce propos diffuse une morale ouverte à l’honnête homme, y compris à venir, dans l’exacte mesure de sa capacité à réfléchir sa condition proprement tragique, il sert chez Burton une quête plus uniment « thérapeutique ». D’où la convocation de compendiums médicaux autant que théologiques pour circonscrire ce mal, métaphysique par excellence, de la mélancolie. Mais déjà faut-il entendre l’anatomie qu’en établit Robert Burton d’abord dans sa densité humorale, telle qu’héritée d’Hippocrate, jusqu’à Galien (2e s. de notre ère), puis dans ses esprits vitaux aux vélocités nerveuses. De même la mélancolie, non comme affection psychique mais dans le désordre corporel, dût il induire chimères ou possessions indéchiffrables, et qui procède d’une surenchère de bile noire.
Burton reste ainsi tributaire des relations qu’ordonnent les humeurs avec les éléments du cosmos, dont les combinaisons conditionnent l’équilibre psychophysiologique, toute discordance engendrant désordres et défaillances qui peuvent conduire à la mort. Si dans l’enquête obsessionnelle qu’il entreprend à l’échelle cosmologique de sa propre existence, Burton ne cesse de brider son recours à la science par quantité d’interdits dogmatiques, l’infusion des nouveaux acquis épistémologiques de son temps est patente. Giordano Bruno meurt sous le feu de l’Inquisition en 1600, Galilée est acculé en 1633 à l’abjuration de l’héliocentrisme, cependant que la science empirique progresse à bas bruit, souvent sous couvert de montages oniriques (le Songe ou l’astronomie lunaire, op. posth. de Kepler, passe sous les radars épiscopaux en 1634), ébranlant le matérialisme toujours dominant d’Aristote. Toutes incises qui ouvrent sur la pluralité des mondes et le caractère infini de l’univers, en découpant cette luxuriante topique mentale de l’imagination, qui occupe dans l’œuvre de Burton la crête incertaine tant des causes que des symptômes du mal de mélancolie. Car enfin sous quel sortilège guérit-on de ce mal qui hante et désocle nos chambres intimes, si, par-delà simples et autres onguents armaires – unguentum armarium – jusqu’à l’hellébore noir, et enfin paroles incantatoires et discours d’influences raisonnables, si donc ce n’est du seul fait de l’imagination ?
C’est encore elle qui s’insinue dans les régimes de sortie d’un corps lesté de cette bile noire, qu’il s’agisse de l’acte vénérien – aptissimum remedium, « qui évacue la colère et libère la raison, autrement empêchée » (Pieter van Foreest (1522-1597) que cite Burton, p. 208, avant de remonter ce fil à Avicenne), ou de la musique, du moins dans la mesure où la délibération médicale écarte les bienfaits aléatoires des saignées où « l’incision des veines du front, du nez, et des oreilles » (p. 295) pourrait être indiquée. Elle inquiète l’amour, passion première, et précipite la mélancolie par ses excès : « l’amour est l’amertume même, pour beaucoup, rem amaram, comme l’a nommé Platon, un breuvage amer, un supplice, un fléau » (p. 306), que complique la jalousie, passion secondaire véhémente et combien délétère.
L’Anatomie consacre de fortes sections à la mélancolie religieuse, à nouveau sur une ligne poreuse entre foi et superstition, où l’érudition le dispute au délire, avec les affres du doute qui déséquilibrent les esprits les plus fermes, qui peuvent perdre uniment tout sens de la mesure – « in infinitum erumpit stultitia, la sottise éclate sans limites (…) atteints d’une mélancolie profonde, sinon complètement fous, et ont plus besoin (…) d’hellébore que bien des internés de Bedlam [le Charenton d’Oxford] » (p. 352), analyse qui dans le contexte troublé de l’époque milite pour une pondération éclairée de l’hérésie dans le spectre de la folie, qui porte l’écho de son irresponsabilité pénale jusqu’à nos tribunaux actuels. Et c’est le désespoir qui marque la limite où le mal de mélancolie engage le pronostic vital, perpetua impietas, une perpétuelle anxiété selon le mot de Juvénal, « un abrégé de l’enfer » (p. 380), qu’une félicité divine saurait seule absoudre.
Bien que près de trois siècles la sépare de Deuil et mélancolie (1917), que Freud enchâsse dans le dispositif fictionnel de sa Métapsychologie, l’Anatomie de Burton multiplie les angles de lecture d’une psyché qui ne dit pas encore son nom. Sous l’encyclopédie de sources morales et bibliques qui en atténuent les mille voies d’errance scientifique (qui ne cessent, de toute manière, de se reproduire jusque dans les arcanes de nos intelligences, bien artificielles celles-ci), l’Anatomie de la Mélancolie porte a contrario les espérances d’un sûr dépassement de la tristesse.
Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton (1577-1640) | Gallimard
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